D?autant que je me souvienne, c?est de mon enfance que me vient le délice des sensations provoquées par l'éveil des « sens ». D?abord chez ma mamie : l?odeur de l?herbe coupée pour les lapins, celle de l?eau croupie des fleurs changées au cimetière, de la terre du champ d?Emile, du shampoing me coulant dans les yeux alors qu?elle me lavait les cheveux dans l?évier de la cuisine, de la craie sur le tableau, du gâteau au vin blanc et du civet, de l?amour qu?elle me portait.

Puis, chez nous, avec mes parents et mes frères et s?urs et les copains copines du quartier : l?odeur du feu de cheminée, le son de la neige qui craque sous nos pas, la fraicheur de la rivière dans laquelle nous jouions, la jouissance de la beauté des montagnes et celle de l?amitié.

La nature m?a vu grandir : j?ai eu la chance qu?elle m?élève, alors que mes parents nous y laissaient des heures durant sans crainte.

J?ai commencé la danse sur la terrasse attenante à l?immeuble où nous habitions à ce moment-là, là où tous les enfants du quartier se retrouvaient pour jouer au ballon ou à la marchande?Je proposais des spectacles où se mêlaient théâtre, danses, jeux parés de moultes déguisements?Je n?imaginais pas alors que je deviendrai chorégraphe et que mon plus gros projet aurait lieu dans cette même vallée.

J?ai grandi dans les igloos l?hiver, les cabanes dans les arbres l?été. Je me suis construit un univers poétique où l?animal a les mêmes droits que l?être humain, où vivre à l?écoute des saisons est primordial, naturel.

Je pense que j'ai choisi la danse pour ne pas parler, avide de communiquer mais incapable à l?époque de le faire autrement que par le mouvement. Et? pour ne pas me laisser museler. J?étais sauvage. J'ai cherché mon chemin en dehors des sentiers battus, j?ai tracé mon sillon dans les traces de mes ancêtres qui cultivaient les abricots, la lavande et les pommes de terre?J?ai choisi l?expression du corps qui avait été, toute mon enfance, imprégné par les éléments, les saisons, les sens et les sensations.

Très jeune, je me suis dit : « Je ne serai pas enfermée dans un bureau, j?aurai bien plus que cinq semaines de congés par an, je travaillerai pour vivre et non pas le contraire. Je vivrai comme bon me semble, à l?écoute de mes besoins, de mes instincts, de mes impulsions?je serai mon propre patron ». Et je l?ai fait.

J'ai choisi la danse, même si d?emblée, je ne voulais pas la pratiquer en studio, ou dans les boites noires des théâtres, habituée à vivre au grand air. J'ai ainsi commencé à donner des stages et des spectacles en nature, en 1996.

Danser en plein air, c?est apprendre à voir la terre autrement, c?est changer sa vision et son rapport au monde.

La nature est source de créativité. Si l?on apprend à l?observer et si l?on prend le temps de s?en imprégner, des gestes simples apparaissent en harmonie avec notre environnement. Ces éléments véhiculent de l?énergie et participent à l?équilibre de notre univers si fragile et menacé.

Être créatif dans ce type de milieu nécessite un état d?esprit ouvert et sensible à la fois incliné vers nous-mêmes, à l?écoute de nos propres élans, et tourné vers ceux qui nous entourent : les arbres, les insectes ou les fleurs?